mercredi 20 juillet 2011

Azor : cette voix qui pousse à la transe

Azor : cette voix qui pousse à la transe
Un Sanba d’envergure tire sa révérence
Des funérailles nationales pour Azor
Par Prince Guetjens
Critique d’art
                                 à Ingrid, Manbo Béa, Manbo Carly, Mètrès Zili.

            Je venais d’entamer la rédaction d’un texte sur le choix des motifs et le symbolisme vodou dans l’univers pictural d’André Pierre, quand la nouvelle de la mort de mon ami Lenord Fortuné dit Azor, m’arrivait comme un coup de poing sur la gueule. Alors, il est superflu de vous décrire avec quel empressement j’ai rangé les quelques lignes que j’avais déjà concoctées pour l’article sur ce maître de la peinture haïtienne, pour me consacrer à pondre un papier hommage au Barde national de la musique vodou.
            Selon les informations recueillies Azor aurait rendu l’âme dans la nuit du 16 au 17 juillet dernier, dans un centre hospitalier à Mirebalais, en revenant d’une prestation à la ville bonheur, Saut d’eau, à l’occasion de la fête du mont carmel. Il vient de succomber à une hypoglycémie qu’il a difficilement supporté pendant plusieurs années. Et à l’instar des grands artistes, Azor va rester vivant de nous tous, à travers ses chants, même si les péristyles, les parcours carnavalesques, les rendez-vous champêtres et les bals n’auront plus le privilège de le voir sur scène.
            Comme c’est le cas pour la plupart des talents issus du milieu paysan ou des milieux populaires l’émergence d’un Azor ; Sanba adulé et respecté de toutes les classes sociales du pays et de la diaspora haïtienne relève presque du hasard. L’artiste « Azor aurait sans doute gardé son modeste statut anonyme de percussionniste accompagnateur encore longtemps dans le corps de musique de la troupe de danse folklorique Bakoulou dirigée par Odette Wiener, si un journaliste canadien n’avait pas salué sa performance dans un article de journal à l’occasion d’une prestation au Café des arts vers la fin de la décennie’80. C’est courant en Haïti où assez souvent le coup de pouce d’un blanc, tel qu’il soit, s’avère indispensable pour consacrer un artiste ou un écrivain. Séquelles de l’esclavage déplorent certains, ignorance pour d’autres. Il paraît qu’on ne peut s’affranchir totalement de trois cents ans d’esclavage en deux cents ans d’indépendance. Réduit à imiter le maître qu’il a pour seul modèle, plus l’esclave est instruit à l’école créée par les anciens colons plus il demeure esclave »1.
            Dans une orientation esthétique différente, on peut dire que Sanba Azor a marché sur les traces de son maître Wawa. Maîtrisant à fond les deux principaux instruments (tambours et voix), utilisés dans le courant musical qu’il a décidé d’adopter, Azor avait toutes les chances de briller, parce que la musique passe avant tout par la maîtrise d’un instrument. Contrairement à son professeur qui  picore un peu partout à travers les rythmes, lui, il avait choisi de jouer presque uniquement le Pétro ; ce rythme guerrier qui descend de la danse créée en 1769 par un Hougan noir de Petit Goave d’origine espagnole du nom de Don Pedro.
            Ce rythme qui utilise les trois principaux tambours et d’autres tambours qu’il place dans un rôle de basse distille une tension par trop excitante. Soutenue par le kick produit par un (Drum machine) servant de poteaux aux tambours et enrichie par les voix aiguës des femmes (jusqu’à six, certaines fois), les paroles émises par la voix percutante d’Azor ; cette voix qui pousse parfois à la transe, n’ont qu’à surfer sur une toile construite pour elles par avance. Les tambours au sein de Racine Mapou sont joués par des virtuoses du Pétro. Ces mains expertes qui exécutent la nappe musicale, pour accueillir la voix juste de ce chantre hors du commun, sont d’un apport considérable dans la mise sur orbite de l’idole qu’est devenu Azor.
            Il n’est plus un secret pour personne qu’au cours de ces quinze dernières années, Racine Mapou de Azor s’est hissé comme la formation de musique vodou la plus célèbre en Haïti et à travers le monde. En Haïti, c’est le groupe le plus sollicité et pendant les trois jours gras, le groupe que le public attend sur le parcours. Un peu partout à travers le monde et particulièrement au Japon il est souvent accueilli comme un prince. Il y a même des posters géants de notre Idole nationale à Tokyo.
            Avec le départ de l’artiste Azor, le pays vient de perdre un de ses fils les plus dignes. Un fils qui a mérité de la nation et de notre culture. Il fut un véritable ambassadeur de la culture haïtienne partout où sa musique a fait des fanatiques. Voilà quelqu’un qui mérite des funérailles nationales.
Azor / La voix qui a percé un passage / À travers l’indifférence / Vient de s’éteindre / C’était un Sanba / Un ami et un frère / Azor vient de tirer sa révérence / Comme plus d’un il a connu l’exclusion / S’est battu pour exiger reconnaissance / Et le respect ; il a eu gain de cause / Tu n’as rien à regretter / Le temps de ta courte vie / Tu as fait battre les cœurs / Et conquis le monde.
À l’instar d’un Antalcidas Murat, d’une Lumane Casimir, d’un Wébert Sicot ou d’un Coupé Cloué, Azor a taillé sa place au cœur de la postérité. Chapeau vieux frère.
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1. Prince Guetjens, La Scission de 1950 ; la mise en échec de la peinture populaire haïtienne au Centre d’art haïtien 1945-1950 (essai).
           


mercredi 18 mai 2011



Prince Guetjens & Tayno en Concert : Un vrai Régal    
           
             Le Samedi 7 mai dernier, dans un Centre Culturel dans le quartier d’Elmont, Queens, Prince Guetjens et son groupe Tayno composé de talentueux musiciens comme Alegba (basse), Andreas (percussions), Joe (sax), Adam (guitare) ont fourni une prestation musicale d’un genre particulier. En effet, ce fut une soirée culturelle exquise, rendue de manière très professionnelle. D’une dextérité et d’un savoir-faire raffinés au service d’une inspiration musicale, ils ont imposé leur charme à une assistance émue, surchauffée.
            A la fin de la soirée, un fan, Clotaire Pierre-Louis, exulté n’hésitait pas à payer le prix pour savourer une quatrième fois, un arrangement original du tube Haïti Chérie, un fait marquant qui exprime la satisfaction d’une assistance éblouie, transportée d’allégresse dans une atmosphere festive. Le concert du samedi 7 mai restera gravé dans la mémoire de tous les invités présents à cette soirée.
            Le groupe Tayno, fondé en janvier 200 par Prince Guetjens en collaboration avec Péniel Guerrier, Jean Yves M. Jason et Hébert Polycarpe s’inscrit dans la lignée des formations musicales qui renforcent la perception positive qu’on a de l’art haïtien en terre étrangère.

            Prince Guetjens a étudié la musique et l’histoire de l’art à l’Ecole Nationale des Arts (ENARTS 1991-1998). En décembre 1995, avec sa musique “Nwèl Timoun nan Lari”, il a participé au premier concours de musique de Noêl de Télémax où il a obtenu le second prix. Quelques mois plus tard, avec sa brillante composition “San Profèt la Koule” il a remporté le premier prix du concours de musique de l’ONU en Haïti, concours organisé en collaboration avec le Centre Pétion Bolivard. Ce qui lui a permis de bénéficier d’une tournée de trois mois dans cinq Etats des USA. A la tête du groupe il a participé à plusieurs festivals tant en Haïti qu’ailleurs.
            Surtout connu comme journaliste, écrivain et critique d’art pour avoir publié pendant plus d’une vingtaine d’années dans les colonnes des principaux journaux et revues d’Haïti dont Le Nouvelliste, Le Matin, L’Union, Le Rouleau, RajMag et depuis quelques mois Haïti Liberté de New York, Prince Guetjens n’est pas moins un musicien de gros calibre. Son CD intitulé KanMèm fort de treize pistes, est le premier CD enregistré par un musicien Haïtien comportant une pièce (Tayno five) écrite sur un tempo 5/4. Ce qui est la prevue, s’il en était besoin, de son habileté artistique et de son influence sur la musique haïtienne.
            Prince Guetjens vit à New York depuis un peu plus d’un an, et à côté de ses etudes en Histoire de l’art, de sa collaboration avec l’hebdomadaire Haïti Liberté et ses émissions culturelles sur Radyo Pa Nou, il poursuit sa quête du beau dans la musique. Prince Guetjens & Tayno seront en concert à l’auditorium de la Librairie Grenadier le 21 mai prochain pour animer une soirée en l’honneur de l’écrivain et prfesseur Frank Laraque.

Par Jackson Rateau
Ecrivain
Haiti Liberté 11 au 17 mai 2011 (New York)

lundi 9 mai 2011

Regards Critiques

 

Haitian Movie Award 3rd edition
Une parodie somme toute amusante
          À défaut d’aptitude véritable à réaliser des films capables de se frotter à ce qui se fait dans l'univers réel du cinéma et forcer le respect de leurs collègues du monde entier, à quelques lieux d’Hollywood, des « cinéastes » haïtiens recroquevillés autour de leur nombril organisent leur propre Movie Award afin de s’octroyer des prix pour des travaux qui ne méritent guère qu’on s’y attarde.
            Une fois de plus nous avions été la risée des grands réseaux de l’industrie artistique du monde. Non satisfaits de rapiécer des plus ou moins échecs à consommation locale certains bricoleurs - je n’ose parler de réalisateurs - résidant aux Etats-Unis d’Amérique, conduits par Frantzson Saintilien (Frantz Design) ont organisé, le samedi 23 Avril dernier, à l’hôtel JFK International leur troisième édition de Haitian Movie Award, pour s’auto proclamer cinéastes et s’octroyer des prix.
            D’emblée on pourrait se dire qu’il n’y a pas de quoi être, à ce point, choqués puisque ces genres d’activités ne mobilisent qu’une infirme partie de la communauté haïtienne. Mais quand cela se passe à New York ; l’un des pôles culturels les plus importants du monde moderne, on est en droit d’être triste quant à la perception qu’une pareille activité aura laissée sur notre culture de ce côté-ci de la planète.
            Il est important de souligner le fait que, seule une petite minorité de gens se proclamant du cinéma haïtien, de très loin la moins représentative avait pris part à ces joutes. Les raisons de cette absence tapageuse des grosses pointures haïtiennes dans ce genre artistique plutôt exigeant reste à explorer. Cette parodie baptisée Haitian Movie Award, somme toute amusante a réuni plusieurs dizaines d’invités ; des acteurs, des actrices, des « réalisateurs », des « scénaristes », des « promoteurs », deux ou trois travailleurs de la presse pour assurer la propagande et des spectateurs.
            Je n’ai pu m’empêcher pour être crédible de mettre la plupart de ces qualificatifs entre les guillemets compte tenu du fait que mes doutes persistent, quant aux capacités réelles de ces messieurs à réaliser un film ou écrire un scénario, ou même assurer la promotion d’un produit de ce type. Et leurs productions ne me convainquent guère.  Toutefois ils ont compris assez tôt que la communauté haïtienne des Etats-Unis d’Amérique et du Canada n’était pas trop exigeante, et qu’il leur suffisait d’accoler deux ou trois idioties bout à bout pour en faire un navet, ensuite organiser une pareille plaisanterie, avec la complicité de deux ou trois journalistes, engagés à cet effet pour snober les gens et le tour serait joué.
            Une chose est d’aligner une série de sous-produits que le commun des mortels a peine à prendre pour un film et d’en tirer parti économiquement. Une autre, c’est de vouloir se prendre au sérieux, au point de prétendre à la postérité. Alors que le « maître » de cérémonie n’arrêtait pas de chanter les louanges des organisateurs pour avoir permis au cinéma haïtien de bénéficier de cette vitrine d’exposition. La plupart des invités se plaignaient de l’aspect creux de l’événement, et aussi de l’absence fracassante du cinéma haïtien véritable.
            C’est n’est pas faux qu’une pareille manifestation pourrait offrir une certaine visibilité aux efforts réalisés jusqu’ici, dans la mise en place des balises pour camper une industrie du cinéma haïtien. Je parle d’une industrie véritable, mais non d’une association de quelques réseaux de raquetteurs à l’affût d’argent facile, qui n’hésitent pas à enfoncer davantage le 7è art haïtien dans la fange, en « réalisant » des « films » qui viendront fragiliser à chaque fois nos acquis dans ce domaine, et entacher la valeur réelle du patrimoine artistique haïtien au musée de la postérité. Je parle d’une industrie dotée de structures adéquates pour encadrer le cinéma haïtien encore au stade de balbutiement. Une industrie où chacun serait à sa place et qui valoriserait les métiers du cinéma, qui sont de plus en plus galvaudés dans nos espaces de production. Une industrie qui miserait davantage sur la compétence, ce qui déboucherait sur le respect des droits des acteurs, actrices, caméramen, perchistes, casting girl, scénariste, éclairagiste, réalisateurs, et autres.
            Une manifestation de ce genre pour avoir, l’envergure souhaitée devrait pouvoir montrer le cinéma haïtien sous ses meilleures coutures. Quitte à museler une part de l’ego des organisateurs. En agissant ainsi, ils auraient inspiré du respect et grandi aux yeux du public. Comment parler d’un Haitian Movie Award en excluant les meilleurs. En dehors de Ricardo Lefèvre que j’ai rencontré au restaurant de l’hôtel,à quelques heures du lancement, très peu d’acteurs et de cinéastes haitiens de valeur, connus  du grand public avaient fait le déplacement.
            Un Haitian Movie Award organisé dans l’intention de promouvoir le cinéma haïtien, et non pour satisfaire platement les petites ambitions d’une petite clique de paresseux, devrait pouvoir réunir certaines célébrités haïtiennes ou même étrangères qui travaillent dans le cinéma de chez nous.
             L’éclat de la fête aurait été renforcé si certaines personnalités tel ; Raoul Peck, réalisateur de L’homme sur le quai (1993), Lumumba (2000), Haïti le silence des chiens (1994), Sometimes in April (2005), etc. Arnold Antonin qui a signé plus d’une trentaine de documentaires et de fictions dont : Piwili et le Zenglendo (2003), Le Président a-t-il le Sida (2006), Les Amours d’un Zonbi (2009). Richard Sénécal  Barikad (2002), I Love You Anne (2003), Cousines (2005), Vanille au Chocolat (2007) et We Love You Anne (2009).
            Je pourrais citer d’autres réalisateurs, des acteurs et actrices dignes d’intérêts comme Jean-Claude Bourgeolly, réalisateur de (Sonson); actuel président de l’Association Haïtienne des Cinéastes, Claude Mancuso, Jacques Roc, Moïse Camille, Catherine Hubert, Réginald Lubin, Chantale Pierre-Louis, Jessica Généus, Rosadèle Joachim, Jimmy Jean-Louis, Djo Roré, etc....
            Est-ce  vraiment sérieux de parler de Haitian Movie Award, quand autant de cadres y ont brillé par leur absence ? On peut toujours ne pas être d’accord sur la démarche esthétique d’un Mancuso dans un film donné. On peut ne pas partager l’orientation idéologique de telle ou telle scène d’un film de Bourgeolly. Mais on ne peut pas leur reprocher leur incapacité à régler un éclairage, ni la mauvaise exécution d’un travelling ou d’ignorer ce que c'est qu'un plan-séquence, encore moins leur incapacité à bien placer l’élément déclencheur dans un scénario.
            Ma démarche étant entre autres de contribuer à l’émancipation de l’art haïtien partout où il y a des créateurs qui osent se jeter à l’eau. Mon vœu le plus cher serait que, lors de la prochaine édition, le cinéma haïtien soit vraiment mieux représenté. Les films des organisateurs ne seraient peut-être pas récompensés du premier coup, mais le Haitian Movie Award aura atteint un niveau de crédibilité telle, que les reflets rejailliront sur le milieu culturel tout entier.                                                                               
                                                                  (Paru dans Haiti Liberté de New York du mercredi 4 mai 2011)

                                                        
Prince Guetjens
Critique d’art

vendredi 11 mars 2011

Un Outil Critique pour l'Émancipation de la Création Artistique


Une historique de l'art haïtien


À la faveur des travaux de Alejo Carpentier, de Yolanda Wood relatifs à la période tayno et ceux de Jean Fouchard relatifs à la colonie de Saint-Domingue, il devient tout à fait évident qu’une histoire haïtienne de l’art doit débuter au moins avant l’indépendance ou même avant la période coloniale.  Il est vrai qu’il existe à nos jours très peu d’écrits sur la période tayno, mais il n’en demeure pas moins que les traces de cette culture soient assez visibles dans la culture haïtienne d’aujourd’hui.

     Cette race d’hommes et de femmes à peau cuivrée que le conquistador espagnol Christophe Colomb avait pris pour des Indiens en 1492 quand il débarquait en Amérique, parce qu’il croyait aborder les Indes, étaient en réalité des Taynos, des Arawaks et des Caraïbes. Il n’en demeure pas moins vrai que certains historiens continuent aujourd’hui encore à utiliser le vocable indien ou amérindien pour designer les premiers habitants qui ont donné le nom Ayiti (Haïti) à l’île. Sans savoir qu’à chaque fois il font remuer le poignard dans une plaie encore pas cicatrisée.
Cette ethnie a été retracée pour la première fois vers l’an 600 après J.C dans les zones de l’Orinoco et dans l’Amazonie (Yolanda Wood 1998). Ce groupe ethnique de cultivateurs qui vivait de la culture et de la pêche pratiquait l’essartage, qui consistait à bruler la terre après chaque récolte afin de la rendre plus fertile -- dans leur mode de cultiver la terre.
Contrairement à leur croyance après chaque opération la terre devenait plus aride. Ainsi  ils durent avancer à chaque fois un peu plus vers l’Est en quête d’autres terres cultivables et  finirent par arriver au bord de la mer. Ensuite ils construisirent des canoes en bois fouillés pour regagner les îles. Ils se répandirent sur les îles de Cuba, d’Haïti et de Porto-Rico. Cette race qui vivait paisiblement sur leur île de rêve a été forcée de travailler dans les mines d’or pour remplir les coffres de l’Espagne. N’étant pas habitués à ces genres de travaux ils se révoltèrent et ils furent massacrés par milliers. Sur une population évaluée à plus de deux millions d’hommes et de femmes, eurent la vie sauve les dix mille combatants qui avaient gagné le maquis sous les ordres du cacique Henri. Le massacre des Taynos est le premier génocide connu, conduit par un pays européen sur le continent américain.



En placant les  données de Jean Fouchard dans sa propre perspective d’analyse, Lerebours soutient qu’à Saint-Domingue la vie  culturelle et artistique est d’abord hésitante, avant de s’affirmer immédiatement après la guerre de sept ans (1756-1763) pour se maintenir au moins jusqu’en 1791, date de la révolte des esclaves1. Mais d’une manière générale, le climat d’agitation et d’incertitude qui s’abat sur la colonie à partir de 1789 n’a en rien contrarié la floraison artistique. L’activité artistique est telle dans la colonie qu’elle a suscité l’ouverture de “galéries”. Il existait des écoles de beaux-arts. Le théatre par le biais des décors a largement contribué à renforcer ce gout pour les beaux-arts 2. Parmi les genres en présence le portrait figurait en première ligne. Du fait de la compétition entre les grands planteurs dans la société domingoise caractérisée par l’ostentation, ces derniers ont raffolé le paysage représenté dans les oeuvres.
“A Saint-Domingue la tendance à la fin du xviiiè siècle a été d’imiter servilement la France, alors qu’en France la mode était de plus en plus à l’exotisme. Un tableau (propriété du Musée National de Port-au-Prince représentant Monsieur de Bereau à sa campagne à Saint-Domingue) daté de 1733 et portant au dos la mention: “Bally Pinxit” et [sic] permet de rejeter la thèse indigéniste qui veut que le paysage haitien ait été complètement ignoré avant 1930” Au delà des territoires artistique et culturel, l’actualité politique et militaire a également retenu l’attention. L’organisation sociale et politique, le prestige, la richesse ainsi que la force militaire de la colonie sont vantés. Ce qui n’est pas sans flatter l’amour-propre des fils de la noblesse.


 “Ce goût perdurera après l’indépendance. Si des gravures ou des dessins de l’époque pouvaient témoigner de la guerre de sept ans, ils témoigneront aussi de la révolution haitienne, et après l’indépendance, serviront à relater des événements comme la mort de Pétion, la destruction des dossiers de l’Etat du Sud, l’entrée de Boyer au Cap, etc”4. On y retrouve aussi les thèmes mythologiques dans le vocabulaire des révolutionnaires et des grandes personnalités haitiennes de l’époque, ce qui est loin d’être le cas pour la peinture réligieuse (chrétienne), contrairement à son rayonnement dans les pays latino-américains voisins. 

A en croire Cabon et Malenfant “…les domingois ont été des libres penseurs, plus tournés vers les plaisirs de ce monde que vers le mysticisme chrétien”5. On ne trouve pas à  Saint-Domingue les somptueuses constructions religieuses, comme dans nombre de pays d’Amérique latine où l’art baroque règne en maître. N’empêche que dans Les Affiches Américaines (média d’information écrit de l’époque) on relève quelques notes se rapportant à la décoration de telle ou telle église paroissiale.



         Selon Jean Fouchard des esclaves “libres de couleur” et certains esclaves ont pris part aux activités artistiques dans la colonie de Saint-Domingue. En y ajoutant leur âme, ils ne manquèrent pas d’infléchir les goûts en posant les bâlises d’une nouvelle esthétique. Ces artistes vont naturellement assurer la continuité au lendemain de l’indépendance. Malgré le déficit d’informations sur la vie artistique sous l’Empire de Jean Jacques Dessalines (1804-1806), il est évident que ces artistes étaient présents. 


Ce sont encore eux qui travaillaient pour Alexandre Pétion (1807-1818) et pour le roi Henry Christophe (1807-1820). Les documents remontant à cette époque prennent le contre pied de la conclusion de Thoby Marcelin à leur sujet. Lerebours refute que “le fait de promouvoir les arts eut pu [les] détourner[…] de leurs soucis de dirigeants”, comme le prétendait Marcelin. 



Encore même, “il apparait aussi de plus en plus clair qu’intervenant en faveur des arts, ils trouvaient un moyen de présenter le peuple haitien comme digne de civilisation, et que surtout ils répondaient aux aspirations profondes de leurs sujets ou concitoyens. Nous ne devons jamais perdre de vue qu’à la base de la République de Pétion et du Royaume de Christophe ont été deux aristocraties aux visées politiques parfois différentes mais qui n’ont eu pour tout modèle et source d’inspiration que la société coloniale où la vanité des uns et des autres avait bien souvent permis à des artistes de faire fortune6.


Le grand nombre d’écoles et de cours d’art pendant toute la première moitié du XIXè siècle témoigne que le goût prononcé pour les beaux-arts ne s’est pas démenti au cours de cette période. On y remarque de la part des responsables de l’Etat une volonté d’intégrer l’enseignement des arts plastiques et la musique au programme des lycées et écoles publiques. Toutefois le paiement de l’indemnité réclamée par la France, acceptée par le gouvernement de Jean-Pierre Boyer (1818-1843) en vue de la reconnaissance de l’indépendance du pays entravera les actions du régime, qui se voit contraint de se désintéresser progressivement de la vie artistique et de lui enlever son support. Jouissant de l’appui du public certains artistes parviendront à s’organiser au point d’attirer des artistes de l’extérieur , “dont l’activité sur le territoire a été réglémentée par une loi” 7; celle du 30 juin 1817. 







(Extrait de "La Scission de 1950", un essai écrit par Prince Guetjens)