lundi 6 février 2012

Carnage de Roman Polanski

Carnage de Roman Polanski
Le Cri Sublime d’un Artiste mis en quarantaine

Prince Guetjens
                                                                                     Haiti Liberté New York, 25 Janvier 2012
Une scène de Carnage
Une chose, c’est de mettre en cage un rossignol, une autre c’est de l’empêcher de fasciner par sa voix. Cette image m’a paru adéquate pour introduire un fichier du dernier film de Roman Polanski, sorti le 11 décembre 2011 dernier que j’ai eu le privilège de voir lors de sa grande sortie dans un theater de Manhattan.
L’histoire est, on ne peut plus simple. Dans un jardin public, deux enfants de 11 ans se bagarrent et se blessent. Les parents de la victime demandent à s’expliquer avec les parents du coupable. Rapidement, les échanges cordiaux cèdent le pas à l’affrontement. Ce sujet plutôt léger est une adaptation au cinéma de la pièce de théâtre Française Le Dieu du Carnage (2006) de Yasmina Reza. Ce huit clos entre quatre adultes bourgeois a remporté de nombreux prix dont un Laurence Olivier. La pièce a suscité l’intérêt du cinéaste qui a invité la dramaturge à travailler avec lui sur l’adaptation de l’œuvre en scénario pour le cinéma.
Ce film qui met sur le même plateau de grosses pointures comme Jodie Foster, John C. Reilly, Kate Winslet et Christoph Waltz, ponctue le retour de Roman Polanski d’une longue traversée du désert. Après la petite perle cinématographique The Ghost Writer, le réalisateur fait son retour sur les planches dans une écriture différente enrobée d’une esthétique rare, qui sonne comme le Cri Sublime d’un Artiste mis en quarantaine.
Une scène de Carnage
Cette rencontre entre les familles des deux enfants en conflit va se dérouler sur un fond désabusé, à la fois cynique et hypocrite. Je crois qu’il est bon de souligner que l’Artiste a entamé l’écriture du scénario de Carnage au moment de son assignation à résidence dans un chalet isolé dans l’arrière-pays de la Suisse, au lendemain de son arrestation en 2009 liée à l’affaire Samantha Greimer.
Il est vrai que Carnage laisse suinter une odeur de cynisme, mais il ne faut pas non plus chercher les causes uniquement dans la situation sociale et juridique du réalisateur, puisque cette ambiance perverse a servi de décor pour d’autres films qu’il a signé dans le passé Rosemary’s Baby, La jeune fille et la mort, Lune de fiel. Toutefois, force est de soutenir que le Pianiste qu’on pourrait considérer comme l’une de ses meilleures créations, à travers laquelle il met en exergue le ghetto de Varsovie, qui est un devoir de mémoire est libre de tout sentiment de cynisme et de haine.
Le Réalisateur Roman Polanski
Dans Carnage, le réalisateur a traité et poussé ce sentiment généralement considéré comme négatif à une dimension supérieure qui le rend aimable. On a l’impression, tout à coup, d’aimer le cynisme modelé par la plume de Polanski. Ces quatre parents, réunis dans un salon de New York pour dissiper un léger malentendu résultant d’une violente dispute entre leurs progénitures entamé dans les normes de la bienséance et du savoir-vivre parés d’artifices clinquants dans une attitude d’adultes raisonnables cohérents, sociables vont, au tournant des politesses, se débarrasser de leurs masques encombrants pour exposer à nu la laideur humaine.
Le réalisateur s’est colleté à un travail d’artisan en optant pour le tournage en temps réel. Comme cette manière d’approcher la réalisation l’exige, les acteurs ont bossé comme des chefs deux semaines durant, avant d’affronter le tournage d’une heure et vingt minutes de tension et de stress simulées. Contrairement au tournage de The Ghost Writer, cette fois Polanski avait à sa disposition un champ de cinq pièces dans une maison pour camper. Loin de réduire son champ de manœuvre, le milieu restreint que les circonstances lui ont conféré pour pondre ce petit bijou n’a en rien appétit sa virulence créatrice et sa capacité à pousser ce genre artistique dans ses limites les plus ultimes.
Carnage est un film à voir.

samedi 21 janvier 2012

Regards Critiques





Des Lignes, des Points et autres Envolées
Les derniers dessins de Jean-Yves Jason
Prince Guetjens
                                                                                                                    Haïti Liberté New York 18 Janvier 2012
Detresse
J’ai  vu grandir, j’ai participé depuis plus d’une quinzaine d’années à l’émergence d’une kyrielle d’artistes (sculpteurs, peintres, musiciens, danseurs et comédiens) en Haïti, en leur offrant le soutien de ma plume. À l’instar d’un Louis Leroy pour l’Impressionnisme (1874) et d’un Louis Vauxcelles pour le Fauvisme (1905), le Cubisme (1908) j’ai accompagné certains jeunes créateurs sur les fonts baptismaux.
Contrairement à ces mouvements artistiques qui puisent leur nom d’un article leur tournant en dérision ou d’une plaisanterie de mauvais goût. Le mouvement Atis Rezistans de bas grand-rue conduit par les sculpteurs Eugène et Céleur adopte le titre du premier article de journal consacré à leurs travaux, que nous avions signé dans Le Nouvelliste en Eté 2001, intitulé : Les Fers de la Résistance.
Nous avions pris ce raccourci pour présenter les dessins de l’artiste Jean Yves Jason, parce que justement il a été à la base de cette démarche, que l’on pourrait appeler une découverte. En effet, c’est lui, qui est venu me cueillir à l’Ecole Nationale des Arts, ce midi-là pour m’emmener voir ces sculpteurs de la récupération, å l’époque, encore dans l’ombre le plus opaque. Et dès le lendemain matin quand le journal est paru dans les bacs, tous les « concernés » du monde de l’art de la capitale haïtienne (marchande de tapis, affairistes, historiens, critiques d’art et amateurs d’art) sont accourus sur les lieux.
Jouda
Bien avant cette époque, l’artiste tapi en Jean-Yves, profitait des moindres incartades pour dire le besoin de s’exprimer. Souvent sur les serviettes, les bouts de carton, sur les sous-mains et sur d’autres supports périssables dans son espace de travail, il alignait des dessins qui éveillaient la curiosité.
Au cours de ces derniers mois, il m’a été donné d’apprécier les récentes créations de ce talent, non encore assumé, doté, d’un crayon sur fond uni et d’une dextérité qui déclenche spontanément la sympathie et le respect de peintres confirmés. Je vais tenter, le temps de cette brève observation, une lecture succincte de la démarche de l’artiste. Ce clin d’œil qui se veut éclaireur permettra au grand public de découvrir les promesses que cache cette générosité dont les frontières sont à peine perceptibles.
« Détresse » adresse un regard tout à fait particulier, chargé d’un désintéressement - dévouement voilé sur le quotidien immédiat. L’attrait de cette jeune personne représentée dans ce vitrail réalisé au crayon n’augure pas la promesse de l’eau au-delà du désert.
Fissures
« Jouda » ne soumet pas mieux que ces deux yeux pris pour cible depuis l’angle de vue du spectateur, empêchant ainsi toute complicité avec ce regard depuis l’autre côté du mur. Comme s’il suffisait d’être des deux côtés du ravin dans un même territoire pour que nos revendications soient contradictoires.
Ni blanc ni noir, ni Marx ni Jésus, le crayon se laisse aller à des crevasses pour cueillir des envoûtements dans l’antre infréquentable née des « Fissures » non encore colmatées de notre société. Ces blessures ouvertes, béantes, toujours pas cicatrisées qui entravent toutes nos tentatives d’être et que certains ne s’embarrassent guère d’utiliser pour paraître, semblent nous rappeler que nous sommes en retard d’une discussion. Toutefois les « Nuances » suggérées par l’audace de cette quête d’esthétique force à admettre la nécessité de voir les choses avec une certaine distance. Une distance qui permet à la fois de penser - panser les dérives en posant parallèlement les balises pour empêcher que demain ne soit la copie d’hier.
Nuances
« Zakamede » intervient dans ce débat avec beaucoup d’autorité. Cette divinité très respectée dans le panthéon du Vodou haïtien est montrée par l’artiste dans un univers pour le moins tourmenté, bouleversé, paisible en surface, un profil trompeur, le calme avant la tempête. La pâleur que dégage l’aura de cette fée aux mensurations faites de coquillages, de fleurs, de racines et autres libertés bousculent dans un contraste débraillé toute étincelle d’équilibre et d’harmonie vue à la lentille de l’Occident. Il paraît que le personnage ainsi que l’environnement dans lequel ils évoluent, émane de la spirale au premier plan de l’œuvre.
D’un trait sûr, le crayon de Jean Yves Jason avance sur le support avec une confiance qui culbute aux calendres grecques le moindre défaitisme. Nées des envolées de ces points et de ces lignes libres de toute entrave académique, les formes, parfois opulentes, sans donner dans le factice, qui vont naître ne connaîtront de limite que l’immensité de vue du créateur. Les objets et les signes reconnaissables dans la vie courante figurant dans ces dessins témoignent de la facilité de l’artiste à les exécuter, en dénonçant dans le même élan toute tendance à s’installer ou à ne pas se démarquer de la servitude des figures naturalistes.
Espérons que les roses soient à la dimension de la promesse des fleurs.

mercredi 11 janvier 2012

Regards Critiques


La révolution haïtienne au New-York Historical Society
Une exposition à prendre avec des pincettes



Prince Guetjens
Empereur Jean Jacques Dessalines
Le père de la Nation Haïtienne
    Jusqu’en avril 2012 prochain, une exposition d’histoire de la révolution des Etats Unis d’Amérique, d’Haïti et de France se tient au New-York Historical Society Museum (NYHS) à l’ouest de Central Park. L’exposition réunit une somme considérable de documents sur l’histoire des deux premières grandes révolutions réalisées sur le continent américain ; la révolution américaine et haïtienne avec les implications des puissances esclavagistes de l’époque, ainsi que la révolution française. Cette manifestation présente pour l’une des rares fois au grand public, des pièces jusqu’ici considérées comme inédites. Plusieurs semaines après l’ouverture, elle continue de mobiliser des dizaines de spectateurs tous les jours.
    Rien n’a été laissé au hasard pour faire de cette activité l’une des plus réussies de l’année dans ce secteur bien précis. Les acteurs, les événements, les lieux, la pensée dominante de l’époque ainsi que l’organisation de l’espace sont disposés avec rigueur pour accueillir ces brides d’un passé parfois tourmenté, mais révélateur de la capacité de l’homme à s’adapter et ensuite à surmonter les situations les plus inimaginables.
     L’exposition s’ouvre à l’entrée du second étage de ce bâtiment dont l’architecture rappelle les temples grecs du savoir et de la connaissance, avec une description écrite dans les trois langues (Haïtien, Anglais, Français) de la situation géopolitiques de la région des Caraïbes au XVIIe siècle.  Cette brève description démontre la primauté de l’Angleterre devenue maîtresse des mers au lendemain de la guerre de sept ans.
    Pour une des rares fois la religion de la majorité des Haïtiens, le Vodou est démystifié, montré sous un jour favorable. La narration de la professeure haïtienne Rachelle Beauvoir Dominique dite en Haïtien sur la définition du Lakou, dans les communautés religieuses vodou est d’une rare clarté.
   Une exposition étant toujours l’expression de la manifestation de ce qu’on pourrait appeler un devoir de mémoire n’est jamais totalement neutre et même souvent idéologiquement orientée.
    C’est le cas pour le bloc se rapportant à l’histoire de la révolution haïtienne dont la marche décisive a été initiée avec la cérémonie du Bois Caïman le 14 août 1791 pour aboutir le 1er Janvier 1804, jour de la fondation officielle de la nation haïtienne. Cette tranche d’histoire particulièrement importante dans le devenir de l’émancipation de tous les peuples qui vont émerger des marrées nauséabondes de l’esclavage vers la création d’une nation est souvent gommée par l’Occident, qui n’a jamais rien négligé pour banaliser la personnalité des véritables combattants.
Dutty Boukman
À la cérémonie de Bois Caïman
    À chaque fois il (l’Occident) pousse en avant-plan le Gouverneur général de la colonie française de Saint-Domingue le général en chef Toussaint Louverture, comme étant le principal fondateur de la nation haïtienne. Alors que, depuis belle lurette, on sait qu’il s’agit d’une modulation de l’histoire. Ils ont pratiquement ignoré Mackandal, Boukman et tous les autres. On peut fort bien comprendre la gratitude de la France vis-à-vis de son jacobin noir, mais de là à investir autant de ressources pendant autant d’années pour immoler la mémoire des véritables pères de la nation haïtienne, c’est un peu tordre le cou à l’histoire.
    Il est aisé de comprendre pourquoi ce penchant des anciens esclavagistes, qui va à contre courant de l’histoire. Toussaint Louverture il est vrai optait que pour l’abolition de l’esclavage et l’autonomie de l’île en conservant la main mise de la France. Il a beaucoup de mérites puisqu’il a sacrifié son statut d’affranchi propriétaire foncier, possédant des esclaves travaillant sur son habitation pour embrasser la cause des non libres en rejoignant Jean-François et Biassous après l’exécution de Dutty Boukmann.
    D’un autre côté, il y a le général de division Jean Jacques Dessalines qui a gravi tous les échelons dans cette lutte pour l’émancipation des esclaves, donc de l’humanité. Dessalines fut le seul militant  qui a rejoint la bataille dès le coup d’envoi le 14 aout 1791 jusqu’à la victoire finale le 18 novembre 1803. Aucun autre n’a connu ce parcours. Il a gagné ses médailles et celles de son chef Toussaint sur le champ de bataille. Sans Dessalines Toussaint ne pourrait jamais pu pacifier le Sud d’André Rigaud, condition sine qua non, pour entamer la lutte pour la liberté. Ce fut encore lui qui a rendu l’espoir aux combattants haïtiens en tenant en échec les garnisons de Leclerc devant le fort de La Crête à Pierrot.
    N’est-ce pas Dessalines qui avait conseillé à son chef au moment où celui-ci allait jeter ses armes au pied du général Français Leclerc, d’attendre la saison des pluies parce qu’il serait moins difficile de combattre les envahisseurs de l’armée napoléonnienne.
Makandal
Le précurseur de l'indépendance d'Haïti
     L’Occident reproche souvent au père de la francophonie d’avoir exécuté quelques Français pendant la guerre de l’indépendance haïtienne. Mais l’amnésie chronique a évacué de leur mémoire les crimes et les massacres perpétrés sur des Haïtiens par des criminels comme Rochambeau, Leclerc, qui prenaient beaucoup de plaisir à enterrer des nègres vivants, en ne laissant à l’air libre que leur tête enduite de miel ou de sirop de canne, pour être mangé par les fourmis jusqu’à ce que mort s’ensuive.
    N’en déplaise aux bien pensants, depuis quelque temps nous avions pris, la bonne habitude de regarder notre histoire et celles des peuples avoisinants à partir de notre propre lentille, à partir de l’intérieur. Le temps où nous répétions sans trop en comprendre le sens « nos grands pères les Gaulois » est bien révolu.
    Les curateurs ont réuni les matériaux qu’il fallait pour monter une très bonne exposition, mais, cette fois encore, l’option de privilégier l’angle de vue des anciens colonisateurs a eu le dessus. N’était-ce pas ces faux-pas, ce serait vraiment une aubaine pour ceux qui découvrent ou entreprennent des recherches sur l’histoire d’Haïti de visiter cette exposition. Mais l’orientation choisie a fragilisé la démarche dans sa totalité. C’est donc une exposition à prendre avec des pincettes.

mardi 10 janvier 2012

Regards Critiques


De l’Urgence de Promouvoir la Culture
Qu’en est-il de la Mission de la Télévision Nationale d’Haïti
6e partie

Prince Guetjens
     Dans le cadre de ces réflexions nous avons choisi d’analyser le cas de la Télévision Nationale d’Haïti, une institution parmi d’autres outils stratégiques dont dispose l’Etat Haïtien capables de participer à la tâche ô ! combien nécessaire d’émancipation de la culture dont le pays a tellement besoin aujourd’hui. On ne pourra pas sortir la tête de l’eau sans mettre à caution les ressources disponibles. En ce qui concerne la Culture et l’éducation, il existe des institutions créées vers la fin de la dictature duvaliériste, que le Ministère de la Culture peut réorienter dans le sens du bien collectif.
Pierre Raymond Dumas
Ministre de la Culture Haïtien
     Beaucoup de gens de la communauté haïtienne de New York du Canada et de la France se sont plaint de la « programmation » de la Télévision d’Etat qu’on dit aussi de service public pour employer un euphémisme, en ce lundi 2 Janvier ; le Jour des Aïeux. Tout de suite après les images du Président de la République, les téléspectateurs étaient assommés par un concert d’un Orchestre Philharmonique d’Europe. C’est à croire que nous n’avons pas de production artistique valable pour accompagner le peuple haïtien en un jour aussi faste. Le pire, c’est que cela se passe à un moment où nous avons au Ministère de la Culture un homme de culture, un écrivain, un intellectuel averti et un critique littéraire doté d’une ouverture éprouvée, Pierre Raymond Dumas.
    C’est, sans doute le moment de se poser les questions suivantes. La télévision Nationale d’Haïti continue-t-elle, comme sous le règne de René Préval, d’être un Etat dans l’Etat ? Continue-t-elle de se comporter comme une concurrente potentielle du Ministère de la culture, comme ce fut le cas au cours de ces cinq dernières années ? Qui ne se rappelle pas en Haïti de la lutte sans grandeur que cette institution a mené contre divers récipiendaires à ce poste comme, Daniel Elie, Olsen Jean Julien et Marie Laurence Jocelyn Lassègue ?
     Il  faudrait d’abord entamer la démarche de remettre en exergue nos valeurs, à partir des moyens dont nous disposons, de l’intérieur, avant de prétendre les montrer aux autres. La revendication de la contribution de notre pays à la modernité ne saurait avoir l’écho souhaité sans un travail en profondeur au niveau de notre mental. Je sais qu’il ne sera point aisé de surmonter trois cents ans d’esclavage en en peu plus de deux cents ans d’indépendance, compte tenu du fait que nos grands-parents avaient remis notre éducation aux mains de ceux-là même qui avaient soutenu ce système inhumain ; je veux parler des prêtres de l’église catholique et des Jésuites.
    Alors que nous aurions dû mettre nos ressources, particulièrement nos médias d’Etat d’abord au service de la promotion de l’Haïtianité, la critique, la repenser s’il y a lieu de le faire. Il se trouve que cette Télévision d’Etat subventionnée à partir des taxes des citoyens choisissent d’ignorer l’importance du jour des Aïeux, pour poursuivre dans sa quête de Rejete  en faisant la promotion de la culture des autres au détriment de la nôtre.
Télévision Nationale d'Haïti
    Les médias d’Etat, avant toute chose, devraient avoir pour mission d’appliquer la politique du Ministère de la Culture en matière d’éducation civique et autres, d’information et de promotion de l’homme haïtien. Ils devraient se mettre au service de leur Ministère de tutelle dans l’application de sa mission de « rendre accessible au plus grand nombre les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord d’Haïti, au plus grand nombre possible d’Haïtiens, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des œuvres de l’art et de l’esprit qui l’enrichissent » 1.
     Je n’ai pas le moindre doute sur le fait qu’à l’heure actuelle en Haïti un Ministre de la Culture, quelles que soient sa personnalité et sa capacité de production ne puisse pas faire grand-chose. La situation étant ce qu’elle est le mieux qu’il est encore possible de faire, c’est de tenter de sauver les meubles. Mais tout au moins j’ai la certitude que l’actuel patron de la culture gagnerait à imprimer une autre orientation aux médias et aux autres institutions culturelles de l’Etat. Ce ne sera pas facile, compte tenu du laisser-aller qui a caractérisé le rapport entre la Télévision Nationale, la Radio Nationale d’Haïti avec leur instance de contrôle.
    En plus de ces institutions, d’autres organismes autonomes comme, l’Ecole Nationale des Arts, Le Musée du Panthéon National Haïtien, les Archives Nationales, Les Presses Nationales, Le Théâtre National, l’Institut de Sauvegarde de Patrimoine Nationale, la Bibliothèque Nationale, Le Bureau national du Droit d’Auteur, l’Office Nationale de l’Artisanat, la Direction Nationale du Livre sont autant d’arguments que le Ministère de la Culture peut utiliser dans le cadre d’un action concertée avec d’autres Ministères pour l’application des politiques publiques de la culture, que le pays attend.

Regards Critiques

De l’Urgence de promouvoir la Culture en Haïti
Comment revendiquer notre contribution à la modernité ?
5è partie

 Prince Guetjens 
    Toute la question est là, en étant ce que nous sommes devenus à cause de la lâcheté des uns et de l’ingratitude des autres comment pouvoir revendiquer quoique ce soit comme contribution à la modernité. On se retrouve dans une situation aujourd’hui, où il nous est presque impossible de blâmer qui que soit, quant au sort qui nous est infligés.
Louverture Poisson
    On peut toujours critiquer le comportement rétrograde et inhumain de l’Occident vis-à-vis de notre pays, qui pendant tout le 19è siècle représentait un phare dans toute la région caraïbéenne. Notre pays était un lieu de rêve, un ailleurs défini convoité où les habitants de la région caressaient l’envie de passer le reste de leur vie. Les visiteurs arrivaient de partout pour se prosterner devant notre histoire, nos monuments, nos citadelles. Ce qui raffermissait fierté. Mais, force est de souligner que les « pays amis d’Haïti », syllogisme utilisé pour désigner les anciennes puissances esclavagistes qui ne pardonneront jamais au peuple haïtien son insolence d’avoir renversé le statut quo ante politico-économique mondial au début du 19è siècle.
    On peut tout aussi bien dénoncer la traîtrise et le reniement de frères dénaturés issus de toutes les catégories sociales ayant courbé l’échine par lâcheté ou par avarice en travaillant au détriment des intérêts fondamentaux de la nation. On aura beau les blâmer pour ces fautes impardonnables, mais ils finiront toujours par bénéficier de circonstance atténuante, quand on sait à quelle école ils ont été formés, à quelle moule ils ont été modelés.
    Au lendemain de l’indépendance et de ce que les détracteurs du père de la nation appellent « le massacre des Français » - comme si ces derniers n’avaient pas massacré nos grands parents pendant près de trois cents ans - l’éducation des petits Haïtiens a été confiée à l’église catholique. C’est ce que j’appelle le premier moment de la contre-révolution. Le Christianisme qui avait jusque-là soutenu et encouragé les vols, les viols, les massacres, les pillages, les génocides perpétrés par les Européens contre les peuples de l’Amérique, allait au fur et à mesure replacer la chaîne de l’esclavage dans le mental de notre peuple. Nos grands parents qui venaient de chasser l’armée napoléonienne du territoire ne savaient pas que les militaires étaient moins dangereux que les idéologues ; les prêtres, les professeurs, quant à l’abêtissement  - asservissement de plusieurs générations d’ Haïtiens depuis 1804.
Ayiko Dance
   Nous venions de remporter la bataille politique, économique et militaire. De leur côté, ils commençaient au même moment de poser les balises pour une bataille idéologique et intellectuelle qu’ils ont fini par gagner. Aujourd’hui, ils n’ont pas besoin d’intervenir pour nous vaincre. Ceux qu’ils ont formés se sont montrés aptes à faire le travail. Ce ne sont plus les étrangers qui dénigrent notre culture, notre mythologie, notre histoire, notre langue, notre couleur, la tache est confiée à d’autres Haïtiens. Nous devrions reconnaître que leur formule a été efficace. Ils ont repris le contrôle du territoire, sans un coup de fusil, comme dirait Serge Beaulieu.
      Nous ne parlons pas d’une infirme minorité d’Haïtiens dans cette situation, il s’agit de la majorité, au rang de laquelle on retrouve des illettrés comme des intellectuels, des politiques comme des religieux, des gens du peuple comme de la bourgeoisie, des mulâtres comme des noirs foncés, des fils de Gòldenbè comme des fils de Sò Yèt, des réactionnaires comme des militants. Le pire, c’est que pour la plupart ils se trompent de bonne foi. Il suffit de leur parler un instant pour voir à quel point ils aiment leur pays. Les rescapés de ce génocide mental fomenté par l’école des anciens colons sont peu nombreux et disposent de peu de moyens pour permettre à cette grande majorité d’accéder à la lumière.
    La contribution d’Haïti à la modernité est à inscrire dans la panoplie de l’apport des autres peuples dans la longue marche de l’histoire de l’humanité. Émergée d’un système d’exploitation de l’homme par l’homme, Ayiti fut pendant  longtemps le cobaye  principal dans une expérience moderne de l’esclavage. Une expérience brutale, sanguinaire et criminelle qui s’est révélée néfaste à cause des moyens utilisés par la France en vue d’une meilleure exploitation de cette force de travail. Rien ne fut écarté comme outils répressifs ; torture, exécution, conversion, pour pousser la machine à fonctionner à plein régime, et certaines fois au-delà.
   De cette situation inhumaine apparût la notion de Liberté ; fer de lance impitoyable, qui sert aujourd’hui de prétexte aux puissances militaires du monde pour intervenir dans les pays du Sud à d’autres fins.

vendredi 9 décembre 2011


De l’Urgence de promouvoir la Culture en Haïti
Comment revendiquer notre contribution à la modernité
4ème part
Prince Guetjens
Critique d’art
JJanus de Jean Yves Jason
     Tout le problème semble se résumer à travers cette courte  mais profonde interrogation. D’autant plus profonde qu’elle explique les conditions d’apparition de ce fossé créé entre plusieurs groupes de personnes au sein d’une même société en fonction de leur nuance épidermique ou de leur appartenance sociale.
     Cette approche exclusive née de l’équation mentionnée plus haut : Blanc = Colon = Riche = Chrétien = Civilisé = Européen opposée à  Noir = Esclave = Pauvre = Vodouisan = Sauvage constitue les parois du moule que nous devrions casser pour en construire un autre qui tiendrait compte de la volonté de politique d’un groupe de dirigeants de conduire le pays vers le développement.
   Pour jeter le pont sur ce en quoi consiste cette contribution, faisons un tour dans la société coloniale pour mieux comprendre la dimension de la plaie qui ronge aujourd’hui encore notre corps social.
   Pour cerner la question de couleur et de classe dans toute sa complexité, il faudrait remonter les sentiers de l’histoire sociale et économique du pays. Dès sa fondation en tant que nation, au lendemain de la guerre de l’indépendance (1791-1804), la jeune république noire créée par des anciens esclaves noirs, des Taynos et des métis nés de l’union de mères esclaves et de pères blancs propriétaires, se retrouvait en proie à une série de problèmes restés aujourd’hui encore non résolus. À l’instar d’un pays en retard d’une discussion sérieuse entre ses fils, Haïti avance à pas de tortue sous le poids du lourd fardeau du sous-développement et des préjugés de couleur.
Jouda de Jean Yves Jason
    Dans ce jeu de mauvais goût où chacun fait de son mieux pour ne pas toucher aux sujets qui fâchent l’histoire politique, culturelle, sociale et économique du pays accuse un déficit somme toute considérable. Ainsi toutes les activités opérées dans cet environnement où les rapports sont ainsi définis demeurent faussées à la base. En de pareilles conditions, il s’avère plutôt risqué pour toute analyse de pouvoir cheminer en toute objectivité à travers ces digues de censure. Les rares tentatives de renverser les barrières sont heurtées à une froide indifférence, qui traduit un refus catégorique de s’ouvrir à un autre son de cloche.
   Les sociétés humaines sont plutôt attachées au passé et ont tendance à s’opposer aux innovations certes, mais il revient aux élites de mettre tout leur poids dans la balance pour changer les choses dans le bon sens au profit de la communauté. Le Nord et le Sud des USA durent s’affronter entre eux (guerre de sécession) pour permettre à la plus grande puissance militaire du monde actuel d’accéder à l’âge industriel. Cette résistance chez nous définit en quelque sorte la configuration des êtres et des choses dans notre espace social. Elle entame la moindre velléité de modifier les structures coloniales encore existantes.
    Malgré la spécificité propre d’Haïti dans la région des caraïbes. Elle ne pas moins l’histoire et la culture des peuples de la région. Les cultures qui commencent à participer au processus d’évolution de la zone – à partir du XVIIè siècle moment essentiel pour comprendre la caraïbe d’hier et d’aujourd’hui – sont organisées et intégrées dans un système économique. Il y a eu de très fortes migrations dans la zone en provenance d’Afrique et d’ailleurs « Les gens se déplacent parce qu’il existe une économie qui commande ces déplacements. Arrivés ici, ils eurent pour fonction de travailler et d’organiser la vie de la plantation » (Yolanda Wood 1995). Dans ce cadre nouveau, la situation caraïbéenne devenait plutôt complexe. Il a été introduit dans la zone une économie qui débouche sur une société de plantation. En ce sens on fit appel à des gens (nos grands-parents conduits en esclavage), capables de travailler et de faire fonctionner la machine.
    Ce n’est point par l’Espagne que la colonie de plantations fut introduite dans la caraïbe. Mais par des pays qui ont atteint un niveau de développement capitaliste plus avancé qu’elle comme la France, l’Angleterre, la Hollande. L’Espagne ne s’adaptera que bien plus tard. La plantation correspond donc à un moment de l’économie capitaliste. Elle établit des relations de commerce entre la métropole et les colonies antillaises. Ce rapport crée un circuit économique entre la production agricole et l’industrie. Aussi, les matières -premières pour une industrie qui se développe en Europe. D’où l’impossibilité d’un développement industriel dans notre région à cette époque.
Sans-titre # 1 de Jean Yves Jason
    Contrairement à la méthode utilisée en Argentine ou dans d’autres colonies de la région où il est question de colonie de peuplement, où l’économie capitaliste n’affichait pas une brutalité aussi exacerbée. Dans les colonies de plantation, le régime de travail est tourné vers une rentabilité illimitée, qui passe par une extrême rigueur dans ce système d’exploitation de l’homme par l’homme.
    Ce survol dans l’histoire de la région des caraïbes s’avérait indispensable pour corser ma thèse selon laquelle notre blocage au niveau du développement technique et humain prend racine dans l’histoire collective des peuples de la caraïbe vers cette époque. D’où l’Urgence de promouvoir la Culture en Haïti afin de réintroduire chez nos enfants le sentiment d’appartenance qui nous fait défaut depuis quelque temps, condition essentielle pour une réévaluation - promotion de l’homme Haïtien. Ceci n’est possible que par le biais de l’Ecole. Une Ecole rénovée, réadaptée conçue pour former des Haïtiens.
    Il ne fait pas de doute que la contribution haïtienne à la modernité est énorme. Cette question qui est souvent abordée par les intellectuels et les universitaires du monde entier n’est pourtant pas à l’ordre du jour dans les milieux locaux. Notre situation aujourd’hui ne devrait pas introduire chez nous une gêne de dire qui nous sommes et ce que nous avions fait jusqu’ici. Bien au contraire, elle devrait pouvoir servir de prétexte pour inciter à rectifier le tir et prendre la bonne direction.

De l’Urgence de promouvoir la Culture en Haïti
L’un des rares denrées encore exploitables au profit de la Nation
3è partie

Prince Guetjens
Critique d’art                                                                               Haïti Liberté NY, 30 Nov. 2011
Vèvè Legba
    Dans la conclusion du second moment de ce papier consacré à l’Urgence de promouvoir la Culture en Haïti, j’ai démontré avec force détails que l’un des éléments clefs dont la culture participe à l’élaboration est, sans coup férir, la mentalité, qui à son tour, se charge d’informer les différents paramètres comme ; les habitudes, les coutumes, les idées et les valeurs. J’ai aussi rappelé pourquoi le capital humain premier est  la culture.
   Ce n’est pas juste la culture au premier degré, mais plutôt ce qui constitue l’essence du vécu d’un peuple, pris en charge par des élites oeuvrant à l’émancipation et la valorisation d’une identité nationale et culturelle forte. Dans le cas bien précis du peuple haïtien, il est prépondérant, compte tenu des circonstances originales de sa fondation, de prendre en compte ce qui fait sa complexité.
     Pour cela nous allons devoir interroger la conjoncture géopolitique de la région de la Caraïbe au cours du XVIIIe siècle. C’est sans doute à partir de là que nous pourrions tenter de trouver des éléments de réponses à la question : Comment exister en tant qu’Haïti aujourd’hui, sans pouvoir revendiquer la contribution d’Haïti à la modernité ?
   L’histoire de la cruauté de la servitude noire dans la région caraïbéenne et particulièrement dans la portion occidentale de l’île pour justifier la primauté de l’économique, puis la révolte victorieuse des opprimés et leur opiniâtre volonté de constituer une nationalité à leur image dont la défense leur paraissaient impliquer la totale mise à l’écart de l’ancien colon
   L’événement à la base, de cette révolution d’esclaves jamais perpétrée avant dans l’histoire de l’humanité, se réalisa le 6 décembre 1492, date tragique qui marqua l’entrée des Haïtiens dans l’histoire. Disons plutôt date impie qui consacra la dépossession des Taynos et annonça simultanément leur le début du premier génocide d’un Etat Européen en Amérique.
Vèvè Grann Brijit
    Pourtant ce nouveau moyen de s’enrichir au détriment de l’autre connaîtra son apogée au tournant du siècle des Lumières quand le type colonie de peuplement institué par l’Espagne, un pays féodal au moment où il a colonisé l’Amérique sera remplacé par la colonie de plantations par la France et l’Angleterre qui disposaient de moyens et de technologies adéquats pour faire venir dans la région de nouveaux moyens de production.
     Dans son ouvrage sur l’Histoire de l’art de la Caraïbe le docteur Yolanda Wood pose le principe de la nécessité de regarder l’histoire de la région à travers notre propre lentille idéologique, pour éviter de participer à la consolidation de la volonté de l’ancien esclavagiste de garder son hégémonie sur les peuples de cette partie du monde. Cette démarche entreprise plusieurs décennies plus tôt par des  intellectuels comme Alejo Carpentier, Jacques Stephen Alexis, Thomas Guillén, pour construire une base de connaissances à partir de la région est consolidée sur le plan artistique et historique par le travail de ce chercheur émérite.
    La force de travail gratuite (les hommes et les femmes ramassés sur les côtes d’Afrique de l’Ouest) versée par les nouveaux maîtres dans la région pour rendre opérant le passage du système de peuplement au système de Plantation vont créer une polarisation qui influence aujourd’hui encore les anciennes colonies, en particulier Haïti.
    L’équation, : Blanc = maître = riche = civilisé = chrétien = européen opposée à Noir = esclave = pauvre = sauvage = vodouïsan = africain, née de l’exploitation de l’époque influence aujourd’hui encore le vécu au sein de la société haïtienne. C’est si vrai que dans la mentalité des gens, il paraît un parfois douteux que des petits-fils de nouveaux libres puissent disposer de certaines richesses. Ce qui n’est pas le cas pour les descendants des anciens libres en Haïti.

    J’ai sans doute erré un peu à travers ces différents couloirs de l’histoire, en essayant d’identifier l’obstacle qui nous empêche d’accéder à ce sursaut de fierté et d’auto appréciation indispensable à la mise en exergue de nos valeurs. Mais, il m’a semblé que ce détour n’était pas de trop pour mieux avancer vers l’objectif défini au début, dans les premières lignes de cet article aux ambitions démesurées.