mercredi 16 novembre 2011

Regards Critiques

Les danses folkloriques haïtiennes
Entre l’art et la religion, le malentendu persiste

Prince Guetjens
Critique                                                                            Haïti Liberté NY 15 Nov 2011
Le Ballet Folklorique Tambloula d'Haïti à New York
     Née d’une approche éclose à la lumière d’une démarche, qui a permis aux danses folkloriques haïtiennes de bénéficier d’une certaine visibilité dans les milieux artistiques internationaux au cours des années cinquante. La tendance à confondre les danses folkloriques à la religion vodou est devenue au cours des décennies, de plus en plus difficiles à transcender. Sans trop comprendre les implications, les prophètes de cet évangile enfoncent de plus en plus, chaque jour, cette forme d’expression artistique dans un bourbier qui lui empêche de s’épanouir. On n’est pas sorti, plusieurs millénaires après l’homme de Brno, du malentendu préhistorique qui confond l’art et la religion.
     Les décennies trente et quarante sont sans conteste l’une des plus glorieuses périodes qu’Haïti ait connue au cours de son existence parfois bouleversée. C’est aussi l’époque où la première République noire indépendante du nouveau monde allait faire une seconde percée sur le plan international ; cette fois sur le plan artistique. En 1943, Antalcidas Murat arrive dans le Jazz des Jeunes, en 1945 la peinture populaire haïtienne s’impose au Centre d’Art Haïtien et une année après, Dumarsais Estimé arrive à la magistrature suprême. Le pays va alors connaître des avancées considérables sur le plan de l’amélioration de son image et de sa perception.
      Dans cette euphorie, le monde et plus particulièrement les réseaux artistiques d’Amérique du Nord avaient les yeux rivés sur le pays de Caonabo et de Mackandal. C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender les visites répétées des artistes, des anthropologues, des intellectuels, des politiques et d’autres catégories sociaux venus de par le monde. La célèbre danseuse Katherine Dunham, jeune anthropologue issue de l’Université de Chicago n’a pas pu résister à la fièvre de l’heure, c’est ainsi qu’elle se rendit dans le pays quelques années plus tôt (1935-36), pour tenter de comprendre les danses traditionnelles haïtiennes et le vodou en tant que culture. Elle en a fait d’ailleurs le sujet de sa thèse de maîtrise « Dances of Haiti ».
Une Danseuse de la Troupe Bacoulou
       On ne finira jamais de saluer son passage dans les milieux vodou de la paysannerie haïtienne, grâce auquel la danse folklorique haïtienne aura pignon sur rue un peu partout en Occident. Mais, force est de reconnaître aussi, que c’est de-là qu’est née, cette facilité, à confondre la danse folklorique à la religion vodou.
       Ce qu’il faut comprendre dans cette étude c’est le fait qu’il s’agit d’une danseuse noire américaine, anthropologue de formation qui s’est intéressée au vodou et aux danses traditionnelles haïtiennes. Le pourcentage de chance pour ses travaux de ne pas pencher d’un côté ou de l’autre était quasiment minime.
        Pourtant, il y a eu d’autres études pour le moins remarquables, entrepris par d’éminents chercheurs haïtiens, telles : Notes sur le Folklore Haïtien d’Emmanuel C. Paul, Les Danses Folkloriques Haïtiennes de Lamartinière Honorat (1946), Quelques Mœurs et Coutumes de Jean Baptiste Roumain, Michel Aubourg, Léonce Viaud, Manuel de la Négritude de René Piquion (1961).
        Cette conception du monde, inspirée de  l’indigénisme et particulièrement du courant les Griots, a orienté l’approche du réel de la génération d’alors vers des études folkloriques et ethnologiques, à travers la lentille ethnographique soumise par l’Oncle, je fais allusion au Dr. Jean Price Mars. Dans cette foulée, on ne peut passer sous silence, un esprit atypique, laborieux comme Carl Brouard, considéré comme le chef de file du mouvement les Griots qui a eu à dire :  « Nous remîmes en l’honneur l’assôtor et l’arçon / Nos regards nostalgiques se dirigèrent vers l’Afrique douloureuse et maternelle… ».
       Plusieurs décennies durant, l’art haïtien sera présenté sur ce plateau culturel, ce qui est tout à fait juste. Mais par moments certains regards le feront glisser au-delà des frontières d’avec la religion. À ce moment-là, l’art en tant que mode d’expression se fond dans un corpus religieux, se voit obligé de respecter ses normes et ses exigences parfois dogmatiques.
         Les danses folkloriques haïtiennes en tant que moyens d’expression, nés de la capacité de mouvoir le corps humain, constitué d’une suite de mouvements ordonnés, souvent rythmés par la musique (chant ou instrument), tout en représentant l’ensemble des productions du peuple et se transmettant d’une génération à l’autre. Ce champ de création tomberait de son piédestal pour être réduit à s’occuper d’une nature supérieure qu’on appelle divine et de lui rendre un culte dans une relation entre l’humanité et Dieu.
La Compagnie Artcho Dance
     Dans sa mission d’exprimer le vécu populaire les danses folkloriques haïtiennes s’appuient grandement sur beaucoup de rythmes puisés dans le patrimoine vodou comme : l’Ibo ; rythme des esclaves, le Nago ; celui de la guerre, le Parigol ; l’imitation des vagues de la mer, le Yanvalou : rituel de Danballah et d’Aïda Wèdo, par exemple. Mais il y a d’autres rythmes utilisés sous les chorégraphies comme : L’Affranchi ; rappelant la période coloniale des nouveaux libres, le Chica ; une danse espagnole, ou le Menuet ; une danse coloniale française, pour ne citer que ceux-là, qui ne sont pas forcément de souche vodou.
         La confusion dans la définition des danses folkloriques haïtiennes est si profonde que, la plupart des danseurs, ceux qui ne disposent pas d’une formation théorique adéquate dans ce domaine croit de bon ton de se faire Hougan pour avoir plus d’aura dans ce métier. Il en résulte que, dans les écoles où ils enseignent ici aux Etats Unis d’Amérique, au Canada et ailleurs, leurs élèves croient dur comme fer qu’il n’existe pas de paroi étanche entre le vodou et les danses folkloriques haïtiennes. Ce qui est dommage.
Plus dommage encore c’est la démission totale, depuis nombre d’années du ministère haïtien de la culture à encadrer l’art, en particulier ce qui reste encore comme noyau au niveau des danses folkloriques au niveau du pays et ailleurs.
Je ne peux terminer ce papier sans mentionner la contribution d’institutions et de personnalités qui ont permis à nos danses d’être exposées de par le monde. Je pourrais citer : la Troupe Bakoulou d’Odette Wiener, Sourire d’Haïti de Rose Marie Kernizant dans un premier temps. Et ensuite : Ballet Folklorique Tamboula d’Haïti de Péniel Guerrier, Haïti Tchaka Danse de Christine Dupuy, Ballet Folklorique d’Haïti de Nicole Lumarque, ArtCho Dance de Jean René Delsoin et Jean Guy Saintus, Institut de Danse Lynn William Rouzier, Bazilik Kreyòl de Jean Evans Cadet, l’Ecole de Danse Vivianne Gauthier, pour ne citer que les plus importants.

mardi 1 novembre 2011

Regards Critiques

Ministère haïtien de la Culture
De la nécessité de renforcer ce secteur trop longtemps négligé

Prince Guetjens
Critique d’art                                                         Haiti Liberté New York 2 nov. 2011
     
L'Écrivain-Plasticien Frankétienne
    Malgré le caractère stratégique d’une institution d’Etat aussi prestigieuse que le ministère haïtien de la culture, les gouvernements successifs en ont toujours fait un fourre-tout, où des protégés souvent inaptes du président de la République, ou tout simplement des représentants de l’opposition sont régulièrement casés – à l’issue de la séparation du gâteau - sans devoir de résultat.
      L’arrivée de Choiseul Henriquez à la tête de ce ministère dans le gouvernement dirigé par Garry Conille est à ranger dans l’un des deux paniers. À Port-au-Prince, il n’est un secret pour personne que l’actuel ministre, qui vivait en terre étrangère, a fait plusieurs fois le voyage vers Haïti dans l’espoir d’être nommé à ce poste par son ami le président René Préval dont il était le responsable du bureau de presse (1996-2001). Mais à chaque fois, l’autre refusait de signe l’arrêté présidentiel. Selon toute vraisemblance, cette fois il se retrouve bénéficiaire d’un acte de reconnaissance envers le régime déchu pour service rendu. Est-ce nécessaire de chercher à savoir pourquoi René Préval ne voulait pas de lui comme ministre sous sa propre administration ?
Marie Laurence J. Lassègue
     Après le règne de la toute-puissante Marie Laurence Jocelyn Lassègue, qui malgré ses pétarades ne comprend pas grand-chose à la culture, ce ministère aurait besoin d’un homme ou d’une  femme coulée dans le moule de ce secteur, pour tenter de sauver les meubles. Au cours des ces trois dernières années, le cabinet du ministre de la culture était devenu une mangeoire pour des gens, qui pour la plupart ne répondaient d’aucun lieu et ne disposaient d’aucun cursus dans ce domaine. En dehors des faveurs octroyées à des petits copains ou petites copines, cette institution n’a pratiquement rien entrepris. Il en résulte que le secteur culturel a sévèrement été sanctionné par ce choix.
L'Écrivaine Lilas Desquiron
     Aujourd’hui, sommes-nous en présence d’une forme de continuité qui ne dit pas son nom ? Le président de la république a-t-il laissé légué ce poste au parti Unité comme on jette une miette à un ami embarrassant, de qui l’on attend rien de fructueux ? Ce sont autant de questions agitées dans les milieux artistiques, littéraires, culturels du pays. Il faut rappeler que dans ce secteur comme dans d’autres, le pays dispose de suffisamment de valeurs aptes à remettre de l’ordre dans les choses. Mais à chaque fois, la politique partisane prend le pas sur les intérêts primordiaux de la nation.
L'Architecte-Plasticien Daniel Elie
     La nouvelle équipe gouvernementale a opéré des changements au sein de l’appareil culturel de l’Etat. Ce qui est tout à fait normal. Emmelie Prophète est remplacée par  Frantz Michel Carly à la Direction Nationale du Livre. À croire ce qu’elle vient de publier sur son mur facebook, c’est par la voix des ondes qu’elle aurait appris son éviction (ce qui nous rappelle la manière dont l’historien de l’art Voltaire Jean a été mis à la porte à la Télévision Nationale d’Haïti de son poste de coordonnateur culturel récemment, ainsi que Patrice Dumont, l’écrivain Garry Augustin et d’autres cadres). Les Presses Nationales, la Radio Nationale, la Bibliothèque Nationale ont aussi de nouveaux directeurs. D’autres institutions comme le MUPANAH, les Archives Nationales et particulièrement la Télévision Nationale d’Haïti où il y a eu des scandales (révocations illégales, persécutions de journalistes et autres dérives) figurent sur la liste des remaniements attendus dans l’immédiat.
    À quoi doit-on s’attendre d’un ministre de la culture qui n’a jamais rien produit dans ce domaine ? Devrait-on lui donner une chance tout en sachant qu’il n’a ni le savoir ni l’expérience pour réussir ? Il est vrai que le changement de cabinet ministèriel est pour bientôt, d’ici-là on va sans doute devoir continuer à subir et assister dans une impuissance active la valse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.
L'Architecte Olsen J. Julien
     Comme je l’ai soutenu au début, le ministère de la culture est souvent considéré comme quantité négligeable dans le partage des postes ministériels. Mais, il faut le reconnaître, ce n’est pas le seul poste vu à travers cette lentille déformante, c’est aussi le cas pour le ministère de l’environnement et celui des affaires sociales. Compte tenu de l’importance de ces secteurs dans l’amélioration de la vie en Haïti, on est tenté de croire que la politique revêt une autre définition pour les décideurs haïtiens.
     Contrairement aux idées reçues et pour faire preuve de probité intellectuelle, nous devrions rappeler que, depuis la création de ce ministère-clef à côté des ignares qui y ont accédé, nombre d’intellectuels et de technocrates ont eu ce portefeuille. À l’image d’un André Malraux inaugurant le ministère français de la culture sous De Gaulle, l’écrivain Frankétienne est le premier récipiendaire du ministère de la culture haïtien sous la présidence de Lesly François Manigat, qui a fondé cette institution. D’autres compétences comme Lilas Desquiron sous la présidence de Jean Bertrand Aristide, ou Daniel Elie, Olson Jean Julien plus récemment ont aussi occupé ce poste.
     Il est à souhaiter qu’en dehors d’un plan de politique général pour Haïti incluant un volet pour la culture venant du gouvernement, l’actuel récipiendaire dispose au moins des notions de gestion compatibles à ce secteur plutôt en crise. Laquelle crise est aggravée par la démission de l’Etat au cours des ces trois dernières années.



         

lundi 24 octobre 2011

Regards Critiques

Citizen Kane d’Orson Welles
L’un des meilleurs films de tous les temps

Prince Guetjens
Critique de Cinéma                                        Haïti Liberté, New York 26 oct. 2011

Ces vingt derniers siècles ont vu l’émergence et la consolidation de différentes formes d’expressions artistiques avec leurs contingences de théories, de discours et d’oppositions. Vers la fin du dix-neuvième siècle, Daguerre et Niepce ont mis en place les premières structures pour la photographie moderne. C’est dans la même foulée qu’est né le Cinéma ; connu sous la dénomination de 7ème art, mais qui au fond, est l’unique médium capable de réunir tous les autres supports de création.
Dès le début du vingtième siècle, malgré les turbulences de toutes sortes, entre autres les deux grandes guerres, que traverse l’Europe particulièrement et ensuite le reste du monde, le Cinéma va quand même connaître des avancées extraordinaires. Et l’un des fleurons les plus représentatifs de cet art de création collectif  est à n’en point douter Citizen Kane.
Citizen Kane est un drame américain de 119 minutes en noir et blanc sorti pour la première fois aux USA le 1er mai 1941. En 2002, il est élu par 108 réalisateurs et 144 critiques de par le monde consultés par la revue britanniques Sight and Sound du British Film Institute, comme le meilleur film de tous les temps.
L’histoire retrace le parcours de Charles Foster Kane, qui meurt dans son manoir de Xanadu après avoir prononcé dans un ultime sursaut le mot Rosebud, en laissant ensuite échapper sa boule de noël. Alors qu’il fut encore un enfant, il dût quitter l’attention de sa mère ; héritière d’une mine d’or pour recevoir l’éducation d’un financier, en vue de pouvoir gérer sa fortune future. Devenu un grand patron de presse, le directeur du journal Inquirer épouse la nièce du président des USA et espère ainsi faire une carrière politique, qui s’interrompit au moment où on apprend qu’il trompe sa femme avec une cantatrice de seconde main. Sa femme demande et obtient le divorce et lui, il convole en justes noces avec la chanteuse qui finit par le quitter par la suite. Il finira ses jours dans la solitude.
De la première à la dernière scène du film le narrateur est pratiquement omniprésent, pour veiller aux grains et guider les spectateurs. Dès la pancarte portant l’inscription No Trepassing (Interdiction d’entrer), qui pourtant sera transgressée par la caméra d’Orson Welles en franchisant les grilles de Xanadu pour atteindre la fenêtre de Kane, et par un champ contre champ, contourne cette barrière de verre pour s’inviter dans la vie d’un Kane déjà mourrant. Nous retrouverons ce narrateur dans toute son adresse dans la conclusion le film, au moment où la caméra dessine des arabesques au milieu d’un univers fait d’objets écartés par Kane pour mettre en exergue une luge dont se saisit une personne de la maison pour la livrer aux flammes. A ce moment-là l’œil de la caméra aura le temps de se rapprocher de l’inscription Rosebud gravée sur le jouet que la chaleur des flammes va faire disparaître, au fur et à mesure, qu’il avait prononcé en mourrant.
Orson Welles utilise comme aucun autre réalisateur avant lui le flashback pour raconter l’histoire. Le flashback ; cet outil connu sous le nom d’analepse en langage technique, est un procédé d’inversion qui, dans la continuité narrative fait intervenir une scène s’étant déroulée préalablement à l’action en cours.Toute l’histoire est expliquée dans ce bar où la seconde épouse de Kane tente de noyer son chagrin dans des verres de vin.
Il utilise avec la même dextérité la technique appelée profondeur de champ. Dans la scène qui retrace un moment de l’enfance de Kane, la séquence débute avec des images du gamin en train de jouer dans la neige avec sa luge. Ensuite, un travelling arrière suggère que l’œil qui regarde se situe depuis l’intérieur de la maison. À partir de cet instant, les activités du jeune Kane sont observées en arrière plan, tandis que les adultes discutent de ses lendemains, et les deux plans sont nets et clairs.
Les Plongées - Contre-plongée sont également mises à caution dans la réalisation de ce film qui continue plus de soixante-dix ans après comme l’un des meilleurs films de toute l’histoire du cinéma. Dans des scènes comme ; la demande de mutation de Jedediah Leland (Joseph Cotten) à Kane après la débacle électorale, et celle de la mise en pièces de la chambre après le départ de Suzan (Dorothy Cormingore), la lecture n’aurait pas été aussi concise sans les plongées –contre-plongée comme manière de dire.
La réalisation conduite par Orson Welles bien qu’il s’est taillé le premier masculin (C.F. Kane), est exceptionnelle. Le jeu des acteurs parfait. La photographie, au-delà de toute ambition. La musique faite sur mesure. On dirait que les dieux se sont ligués pour réussir le film du 20ème siècle.
Malgré les ans Citizen Kane a gardé toute sa fraicheur. Il n’existe pas un seul véritable cinéaste à travers le monde qui n’ait pas vu ce classique qui a mis en exergue autant d’innovations cinématographiques. J’ai déjà vu ce film plus d’une dizaine de fois, mais je n’ai pas fini de le voir.
Citizen Kane d’orson Welles est un film à revoir indéfiniment.

mardi 18 octobre 2011

Regards Critiques

Donoma 
Le premier long-métrage de Djinn Carrenard
Edge Atlantic Films Festival de NYU 2011

Prince Guetjens
Critique Cinéma                                                                                      Haïti Liberté 19 oct 2011                                      
L'affiche de Donoma
Le cinéma, c’est le cas pour les autres disciplines artistiques, évolue dans une certaine autonomie – dépendance par rapport aux autres formes d’expression, avec ses normes, ses outils, sa tradition et ses codes. Cet espace de création qui paraît facile d’accès aux novices en quête d’argent rapide et de renommée locale n’est pas moins l’un des corps de métiers qui font de la perfection, l’un de leurs critères de base de la créativité. On ne fait pas du cinéma sans avoir vu beaucoup de bons films ou sans savoir ce que c’est exactement.
Donoma, c’est l’histoire croisée de la destinée de trois femmes se déroulant parallèlement dans des univers créés à partir des pans du réel, récupérés par l’artiste. Il y a d’abord l’histoire de Chris , une photographe n’ayant jamais eu de relation amoureuse et qui décide de faire une expérience ; celle de se mettre en couple avec le premier inconnu qu’elle aura rencontré dans le métro, en l’occurrence Dama. Et dans cette aventure il y aura une seule règle de vie commune : interdiction de parler. Ensuite, il y a l’histoire d’Analia, enseignante dans un lycée professionnel, constamment harcelée par Dalcio, l’idiot de la classe.
L’affrontement entre l’enseignante et l’élève va laisser place à une attirance physique qui débouchera sur une histoire passionnelle. Enfin, celle de Salma, une adolescente un peu atypique coincée par la maladie de sa sœur Soraya et des problèmes existentiels inhérents à une jeune femme de son âge. Elle se réveille un jour avec des stigmates du type christique aux poignets. Pourtant, elle ne croit pas en Dieu. On peut même dire qu’elle a un profond rejet pour la religion c’est pourquoi elle n’arrive pas à expliquer la présence de ces lignes mystérieuses. Elle croisera sur son chemin un jeune homme profondément croyant et pratiquant Rainé.
Mon premier constat en quittant la salle, après avoir visionné Donoma, c’est que le film ne laisse personne indifférent, encore même. Donoma, c’est en quelque sorte l’expression de l’audace et de la détermination d’un jeune directeur de film qui décide de tailler sa place dans un milieu et dans un genre artistique où l’expérience est donnée comme valeur indispensable. Le film a suscité un enthousiasme extraordinaire au sein d’un public, composé d’étudiants en partie, réuni à la salle de NYU (New York University) dans le cadre de ce festival en Eté dernier. À la manière des faits bruts, se déroulant de manière non linéaire dans la vie quotidienne, sans artifice, ni maquillage, le film est assumé comme une action juvénile, par moments incontrôlable.
de gauche à droite le réal Djinn, Emilia Derou et Salomé Blechman
Le réalisateur haïtien Djinn Carrenard a joué sur l’effet de l’ombre pour compartimenter les meilleurs aspects de son film. Par moments elle distille un peu de blues dans les histoires, sert de cloison entre les angles de vision, ou encore participe du contraste qui équilibre les pensées trop claires des personnages.
Dans ce premier long-métrage, il a placé la barre à une altitude – qu’à mon avis – il aura des difficultés à atteindre et évoluer au cours de la carrière qu’il vient d’inaugurer.
Donoma est le produit de l’ambition d’un jeune réalisateur haïtien Djinn Carrenard résidant en France, qui vient de réussir le pari de réaliser un long-métrage sans aucun moyen financier et de façon indépendante. Ce diplômé de l’école du cinéma n’est pas à son coup d’essai puisqu’en 2008, il réalise un court-métrage à New York « White Girl in her panty », et il filme l’enthousiasme américain entourant la candidature de Barack Obama. Porté par la ferveur que charrie le court succès de ce court-métrage, il rentre en France avec l’objectif de contourner les obstacles du système, et réaliser un long-métrage par ses propres moyens, c’est-à-dire presque rien cent cinquante (150.00) Euros.
En compagnie d’autres amis, il commença à travailler sur le projet BluePrintGuerilla, en reprenant l’expérience du groupe Guerilla film-maker, qui consistait pour des réalisateurs américains au cours des années’80 à tourner des films avec les moyens du bord, parfois inadéquats. C’est la preuve que même avec un maigre budget un réalisateur qui sait ce qu’il fait peut toujours sortir une œuvre de qualité.
Ce film réalisé en 2009 par Djinn Carrenard, avec la collaboration non rémunérée d’une équipe de comédiens, sans un rond, a mérité l’année d’après d’une vie en salle nocturne et sélectionné par le groupe L’ACID pour le festival de Cannes 2010.
L’expérience de Donoma devrait pousser le public haïtien à s’interroger sur un certain cinéma produit par des amateurs, sans métiers ni imagination, qui pousse à tous les coins de rue, un peu plus dans la diaspora de New York et de Florida qu’en Haïti, sans doute à cause des facilités technologiques. Aucun de ces navets n’a caressé la prétention de bénéficier d’une vraie salle et d’un auditoire ayant fait le déplacement pour le voir. C’est toujours étalé dans les bacs des revendeurs de seconde main à côté des autres objets de peu de valeur qu’on les retrouve au juste prix.
Nous souhaitons que d’autres Donoma viennent rehausser l’éclat du cinéma haïtien en terre étrangère ainsi qu’en Haïti. Ainsi à côté des Raoul Peck, des jack Rock, des Claude Mancuso, des Arnold Antonin, des Moïse Camille, des Richard Sénécal pour ne citer que les plus doués, d’autres réalisateurs comme Djinn Carrenard viendront enrichir notre patrimoine artistique.

mardi 20 septembre 2011

Regards Critiques

.Don Michaud en quête de sa vérité
 Entre le Merveilleux et le Surréel

Prince Guetjens                                            à l'ENART'S     
Haiti Liberté Mai 2011


     Généralement on tend à confondre l’artiste avec sa production, et souvent il arrive à certains journalistes de parler davantage de l’artiste alors qu’ils ont à se pencher sur ses œuvres. Cette façon de procéder qui doit paraître naturelle aux yeux de plus d’un, pose problèmes pourtant à plusieurs niveaux, dont je ne vais pas prendre le temps de développer dans le cadre de cet article consacré aux dernières propositions de Don Gérald Michaud sur le plan pictural.
     Il m’a été donné de voir une vingtaine des dernières toiles de l’artiste Haïtien Don Michaud, desquels j’ai choisi de soumettre deux à une analyse pour permettre au grand public d’avoir une idée de l’orientation esthétique de ce créateur, qui fait le choix de s’inscrire dans une démarche encore non défini que je baptiserais Surréalisme Merveilleux.
     Descendu de nulle part un pied androgyne, partant des nuages se pose sur un parterre, en carreaux de mosaïque délimité par des pylônes de bétons longeant en ligne droite avant de se perdre dans la lumière écarlate de l’horizon.  Ce long parterre jouxte une nature un peu sauvage où les éléments s’harmonisent au gré des saisons, « Être ou ne pas être » peinte en 2007, dénonce une certaine appréhension chez l’artiste à se ranger dans une démarche plutôt réfléchie. Si l’attitude aérienne laisse augurer une certaine influence du surréaliste espagnol Salvador Dali, dans une facture moins maniérée, l’organisation spatiale se démarque de la facilité en respectant toutefois certains principes de la perspective développés et exposés dans le célèbre libre de l’architecte Léon Battista Alberti (1404-1472). 
     Sur le plateau sont dispersés ça et là des motifs ; papillon, moité d’œuf, poisson, aubergine, des coquillages plus grands que nature si on tient compte de leur dimension dans la ligne de fuite, une végétation et de l’eau. L’ensemble est soumis à un éclairage violent venant du côté opposé au spectateur qui déstabilise la cohabitation, un tantinet forcée, des couleurs les plus opposables. Cette montagne à la végétation multicolore avec une dominance orange, mauve et ocre brun balayée par l’astre de lumière qui se laisse prendre en sandwiche entre ce morceau de ciel bleu tournant au vert et la montagne.
     Mère Nature », l’une des plus récentes toiles de Don Michaud datant de 2010 s’ouvre sur une représentation de femme émergeant d’un magma nourricier composé d’eau, de feu et d’autres matières dans un ailleurs indéfini. Cet ailleurs situé entre les cieux et la mer, accouche de tout, par exemple de ces deux poissons trompettistes qui délimitent le cadre fragile où se place une femme nue, dont les seins semblent sculptés par d’autres mains avant de prendre leur place dans l’ensemble. Malgré la distance en années de lumière qui les sépare, par la magie de créer trois dimensions sur une surface qui ne contient que deux, les trompettes semblent évoluer dans le voisinage immédiat d’une lune sectionnée en deux parties inégales contrastant par sa blancheur sur un pan de ciel bleu.
     Pareille à une déesse évadée d’une quelconque paradis imaginaire, cette beauté au ventre arrondi, parée de perles, portant sur la tête une couronne sacrée est traitée dans une logique formelle de la déformation, qui remet en question les lois de la proportion au niveau de l’anatomie du corps humain. Le poisson, l’œuf ainsi que le coquillage n’ont pas raté le train une fois de plus. Dans la construction graphique de ce tableau quant au choix des tonalités, l’artiste fait preuve d’une connaissance approfondie de la gamme chromatique chère à Paul Cézanne.
     Au-delà des formes, des objets et des autres motifs, Don Michaud s’attache à reproduire et à jouer sur les effets de lumière, et sur les teintes des couleurs, et la résultante de l’interaction entre ces deux éléments. Il prête peu d’attention aux détails des formes, pourtant impérieux pour les deux courants qui alimentent son cru : le Surréalisme et le Réel Merveilleux proposé par Alejo Carpentier. Don Michaud tente de manière délibérée de prendre ses distances vis-à-vis des préoccupations littéraires ou narratives de la peinture pour mieux organiser l’opposition - conjonction qui définit les relations entre la couleur et la lumière. Il se contente de noter schématiquement et rapidement, avec un minimum d’élaboration intellectuelle ce qu’il ressentit devant la nature et les utilise comme prétexte dans la construction de sa démarche esthétique.
     Don Gérald Michaud vit actuellement en Floride (USA) et il travaille comme professeur d’art à la Adult Education & Community de Naples, Miami.

Regards Critiques

Jean Idélus Edmé : une palette populaire moderne

Vers une rééducation de l'oeil
 Prince Guetjens                                         à Gary, Isa, Glory et Sylvie

La pèche
     Dès qu’on parle du Peintre et Restaurateur Jean Idélus Edmé les amateurs d’art, les esthètes, les collectionneurs étrangers ainsi que les habitués des milieux d’exposition de la Capitale haïtienne vont immédiatement faire le lien avec le Centre d’art Haïtien. En effet, l’artiste a fait ses premiers pas à côté du peintre Pierre Vilmé à Carrefour avant d’arriver au Centre d’art, où sous les ailes de Francine Murat il allait grandir avant de se placer, il y a un peu plus de cinq ans dans le peloton de tête, des artistes haïtiens les plus respectés actuellement.
     Idélus Edmé s’est inscrit très tôt dans la grande tradition de la peinture populaire du Centre d’art en optant pour une écriture picturale qui a connu des heures de gloire à travers le monde, mais dénigrée par les adversaires de DeWitt Peters, qui continuent aujourd’hui encore à livrer une guerre sans merci à une forme d’expression artistique revendiquant une certaine authenticité haïtienne.
     La palette a butiné dans tellement de fleurs qu’il devient pratiquement impossible d’identifier son influence avec exactitude. Il s’est essayé à presque toutes les formules et techniques, dont les maîtres issus de ces lieux en portent la marque. Grandir à l’ombre de ces grands portraits qui n’avaient plus quitté le Centre d’art depuis qu’ils étaient partis pour l’au-delà n’était pas chose facile. Ce n’était jamais assez bon. Et cela ne saurait être autrement quand on avait pris la décision de marcher sur les traces d’un Hector Hyppolite, d’un Philomé Obin, d’un Louverture Poisson ou d’un Jasmin Joseph. Le jour où il s’était rendu compte qu’il devait être lui-même et pas un autre, l’artiste s’est construit une personnalité qui lui a permis de consolider ses acquis en élargissant à chaque jet un peu plus son territoire.
     La peinture d’Idélus fait écho à une réalité immédiatement perceptible qui charrie toute une manière d’être, une conception de monde qui permettent à tout un peuple d’exister parmi d’autres peuples, parce que, à l’instar des autres peuples, il a son port d’ancrage. Il suffit de résister à l’idée de regarder cette peinture au premier degré pour en découvrir tout son secret. Mais cela exige de la considérer pour ce qu’elle est, et non comme un exercice raté d’une autre peinture répertoriée, répondant à d’autres exigences plastiques. Donc cela exige une certaine hauteur. Ce qui a fait énormément défaut même aux théoriciens de l’art haïtien pour la plupart, qui aujourd’hui encore continuent de parler de peinture naïveprimitive parce qu’un jour, au cours de l’année 1945 Jose Gomez Sicre et DeWitt Peters ensuite avaient utilisé ces vocables.
A la campagne
     Pourtant ce ne serait pas vraiment difficile compte tenu de l’attitude plutôt épanouie qu’a toujours adopté cette peinture jeune et moderne. Couleurs, points, lignes et formes informent une réalité en milieu rural, mise en exergue, en superposant des plans articulés selon une certaine logique immédiatement reconnaissable à des yeux exercés, à voir à travers certaines fenêtres. Les personnages sont tout juste ébauchés, pour donner aux spectateurs l’impression qu’ils évoluent dans le même environnement qu’eux. Pour construire en dur cette réalité illusoire les couleurs viennent épouser des résultantes de points et de lignes dans une certaine adéquation avec des moments fixés par le temps sur la rétine de ceux qui identifient clairement un petit village verdoyant, traversé par un cours d’eau, avec des chaumes recouverts de pailles et des villageois qui l’y habitent (#1). Sous un ciel bleu azuré par une forte lumière créée par une dominance de clair deux reflets mimant deux pêcheurs monté sur un bois fouillé affrontent la mer et sa cohorte de désillusions (#2).
     Dans les deux toiles, on y voit des extravagances d’un métier sérieusement appris tant au niveau de la construction de son morceau d’espace imaginaire, de l’organisation de sa surface de manœuvre ainsi que dans sa maîtrise du pinceau - couteau et des couleurs. Conscient que l’artiste depuis la découverte de la Photographie vers la fin du XIXe siècle par Daguerre et Niepce n’avait plus pour mission de fidéliser la représentation du réel quotidien, Idélus se contente d’utiliser des symboles ébauchés pour donner libre cours à sa recherche au niveau de l’interrelation entre les couleurs. Ainsi il déplace l’orientation de la peinture populaire haïtienne vue par la plupart des peintres de ce courant de son objectif initial, pour la soumettre à d’autres préoccupations moins subjectives. En cela il réunit les conditions pour être un peintre populaire moderne.
     L’artiste peintre Jean Idélus Edmé vit actuellement  à Miami, Floride.

dimanche 18 septembre 2011

Regards Critiques



PRÉFETE DUFFAUT ET DIEUDONNÉ CÉDOR1
Deux fils authentiques du Centre d’art Haïtien

Prince Guetjens
Haiti Liberté, Avril 2011                                                     à Isa, Glory et Sylvie
    
Ville imaginaire de Préfette Duffaut
    La foule souvent conservatrice est restée fidèle à cette notion du temps absolu défini par Newton, dont l’écoulement uniforme comparable à celui d’un fleuve enveloppe tout changement dans un enchaînement indéfini des formes naissantes.  C’est moins le temps que la « durée » qui est conçue ainsi comme le tissu physiologique et psychologique de notre vie, toujours semblable à lui-même malgré le renouvellement incessant de ses cellules.
     On comprend que les esprits restés fidèles à cette notion du temps classique, ceux qui admettent que le fils doit hériter de son père exigent de toute forme nouvelle qu’elle soit conséquente à ses antécédents. On comprend qu’ils soient décontenancés par le caractère insolite, par l’instinct de révolution des œuvres de notre temps. Toutefois rien n’explique pourquoi, au-delà des contingences, ces gardiens du temple ne se soient pas permis de faire une expérience esthétique toute neuve au contact de ces différentes écritures qui ont représenté la peinture haïtienne pendant cette période. Une expérience capable de procurer une jouissance esthétique qui se distingue de la simple jouissance sensuelle par la distance esthétique, la “distanciation du sujet et de l’objet”, comme l’ont confirmé toutes les théories esthétiques, quasi unanimes, depuis Kant et sa conception du plaisir désintéressé.
    Sans vouloir chercher des similitudes entre des écritures picturales, qui se situent aux antipodes l’une de l’autre, nous pouvons au moins analyser et tenter de comprendre les conditions de la cohabitation de ces deux propositions Cédor et Duffaut ; deux fils authentiques du Centre d’art Haïtien, « en un lieu et en un temps ». Et ainsi présager tout le bien qui  pourrait en découler au profit de la peinture haïtienne.
    Bâtisseur de villes dans un univers merveilleux, Préfète Duffaut se singularise par sa capacité à créer sa propre tessiture. Malgré son penchant pour le paysage, le pinceau de Duffaut se refuse au sens du volume et son organisation de l’espace n’est pas tributaire des normes de la peinture occidentale. Comme un leitmotiv, la mer traverse les villes imaginaires suspendues de Duffaut d’un bout à un autre, des villes propres, animées, grouillantes d’activités, coloriées avec des portes et des routes, où il fait bon vivre. Elles ne se courbent pas toujours aux normes de la géométrie et de la pesanteur, là où elles se situent dans l’espace interplanétaire. Il élève ses villes en fonction de l’environnement (montagne, plaine et mer), qui caractérise l’île  des Taynos. Pour rendre ces montagnes, ces plaines et ces bras de mer  perpendiculaires au sol, il ajoute des masses qui échappent aux lois de la pesanteur et de l’équilibre.
    Dans la peinture de Duffaut l’ensemble se fortifie au détriment du détail et vice-versa. Malgré le fait que ce monde imaginaire paraît riche, touffu par endroits, les habitants qui encombrent les rues, les bidonvilles soigneusement arrangés et tout le paysage, c’est toujours dans la valorisation du détail que l’ensemble en sort renforcé. Toujours dans le refus d’apprécier les peintures pour ce qu’elles sont, certains critiques soutiennent que seul  Rigaud Benoît parmi les peintres populaires eut été à la hauteur d’un travail aussi soigneusement réalisé. Cette écriture magique qui n’hésite pas à offrir des villes flottantes avec pour seules attaches des ponts, qui relient plusieurs étages étapes.  Cette peinture qui ne s’embarrasse pas à faire intervenir des entités spirituelles opposées sur le même plateau : des êtres spirituels qui aident les humains à traverser les affres de l’enfer, des démons aux cornes pointues surgissant des flammes, des anges montant la garde au faîte d’une tour, des anges jouant de la trompette, n‘est comparable qu’à elle-même. 
La Danse de Dieudonné Cédor
    Des trois peintres qui conduisirent la « lutte » aboutissant à la fondation du Foyer des arts plastiques (FDAP), Dieudonné Cédor fut le seul peintre populaire. Embarqué malgré lui dans ce mouvement de revendication pour la « liberté et l’autonomie », il n’a  pas compris assez tôt que cette  « lutte » n’était peut-être pas la sienne.
    De lui Jacques Alexis écrivit ceci : « Cette fois comme toutes les autres, je me suis rendu à l’exposition de Cédor, ainsi qu’on va recevoir une leçon d’amour et de fraternité humaine, avec la certitude de rencontrer le langage de la vérité et de la beauté ».  Quel vibrant hommage pour un peintre qui dès son arrivée au Centre d’art en 1946, a été confié à un autre peintre populaire Rigaud Benoît ; chargé de lui faire ses premiers outils, en lui octroyant les principes élémentaires de cette démarche picturale.
     Cette jeune recrue issue des quartiers pauvres de la capitale, ne va pas tarder à prendre place dans un Centre d’Art en pleine mutation, à côté d’autres camarades inscrits dans la tessiture populaire. Dans un premier temps, sa technique restait assez tributaire de son maître, avec des emprunts évidents à Hector Hyppolite. Plans superposés, personnages à têtes énormes proportionnelles, sans doute, à leur importance, couleurs violentes et crues qui se démarquent de plus en plus de Rigaud Benoit. À l’époque  il avait un faible pour les grisailles et les verts calcinés, superpositions de bleu de Prusse et de rouge écarlate, etc.
   Il récupérait des motifs d’un peu partout  pour les intégrer dans son univers pictural. À Hector Hyppolite il empruntait les branches fleuries qui  encadraient les portraits, pour les convertir en structure de base. Selden Rodman avait fait comprendre que Dieudonné Cédor était meilleur peintre quand son dessin tend vers l’abstraction, ou quand il brosse sévèrement un tableau (Toussaint Louverture). Dans son célèbre tableau (Trois Femmes), il étalait une sensation de sérénité et de calme vite dynamisée par la lumière crue, qui exaltait à l’époque ses ocres, ses bleus et ses bruns. La simplicité des personnages tendait parfois vers un dénuement qui ne va pas entamer le décor, suintant assez le désespoir d’une existence ratée.
    Tout au début Cédor offrait le profil d’un timide audacieux, qui laissait l’impression d’un jeune homme qui savait ce qu’il désirait. Il avait un rêve  personne ne pouvait en douter. Selden Rodman avait fait remarquer que déjà vers 1948, Cédor suivait des cours du soir dans l’intention de pouvoir lire des poètes français contemporains, particulièrement  Paul Eluard.
     Il a eu de nouveaux maîtres au Foyer des Arts Plastiques. Sous la direction de Lucien Price, Max Pinchinat et de Madeleine Paillère, il fit la découverte de certains maîtres de la peinture occidentale tels : Michel-Ange, Cézanne, Gauguin et Vincent Van Gogh. Il étudia assidûment leur technique dans le détail. Rien ne semblait pouvoir satisfaire sa soif de savoir, quand il ne peignait pas il lisait ou feuilletait des ouvrages d’art. Ce fut une quête sans escale jusqu’en 1962. Chacune de ses œuvres réalisées vers cette époque représentait pour lui une expérience nouvelle, mais aussi un objet d’inquiétude et d’insatisfaction. Il était clair que ce peintre allait tout droit vers sa mort artistique.
     Dans sa contribution à l’histoire de la peinture haïtienne, l’auteur de « Haïti et ses Peintres » a noté ce qui suit : «  Nous pouvons distinguer trois périodes dans l’évolution de Cédor après sa rupture avec le Centre d’Art, les années 1950-1953 devant plutôt être considéré comme des années de conversion, d’études et de formation.
La première période commence en 1953, au moment où il se décide vraiment à affronter le public, et va jusqu’en 1956-1957—Cédor est alors au FDAP.
La deuxième période se situe principalement à la Galerie Brochette. Elle couvre les années de 1957  à  1962. Elle est la plus forte et la plus importante. Cédor devient l’un des artistes haïtiens les plus en vue et les plus respectés.
La troisième période s’ouvre en 1962—1963. Cédor a presque entièrement renoncé à ses rêves. Il se sent d’ailleurs seul et isolé. Ses anciens camarades de la Galerie Brochette se sont dispersés ou ont abandonné la lutte ».  Et, j’ajoute, la palette de Cédor se suicida.
       Il est important de noter que l’auteur de “Haïti et ses Peintres”, a fait le choix délibéré de gommer le passage de Dieudonné Cédor au Centre d’Art Haïtien (1946-1950), un peu comme si cette première période n’en valait pas la peine. Pourtant toute tentative d’étudier la démarche picturale de ce peintre doit nécessairement tenir compte de ces premiers balbutiements à un moment où la palette de l’artiste était fortement alimentée par son quotidien social et son objectivité culturelle

     En réalité  l’artiste Cédor s’est éteint, le jour où l’artiste s’est laissé embrigader dans le complot contre le Centre d’Art. Cédor eut le statut de maître de la peinture  parce que le Centre d’Art existait, tout simplement. C’est le caractère anthropologique (sanctuaire) et non le caractère académique (beaux-arts) de la création artistique qui lui conférait ce statut. N’ayant pas pris le temps de réfléchir, il n’a pas pu se rendre compte de la réalité. Au Centre d’Art Dieudonné Cédor fut beaucoup plus important que Lucien Price, Max Pinchinat ou n’importe quel autre peintre dit avancé. Mais au lendemain de la fondation du Foyer des Arts Plastiques (FDAP), sans en avoir conscience il a hypothéqué cet acquis, contre une modeste carte d’apprenti peintre, sans aucun espoir de devenir, un jour, un artiste peintre véritable. Pour
être à même de recevoir les savoirs de ses nouveaux  formateurs, il a dû refouler la plupart des connaissances acquises au Centre d’Art, et bien évidemment une part fondamentale de lui-même.
Extrait de l'essai : La Scission de 1950 : la mise en échec de la peinture populaire au Centre d'Art Haïtien.